Les chantiers

« L’architecte habile, qui fait un projet, doit nécessairement voir en imagination les matériaux qu’il va employer, leur formes et leurs dimensions ; il apprécie leurs qualités, leur nature ; il bâtit dans son esprit en une journée ce qu’il faudra plusieurs années pour édifier, et le carré de papier qui est devant lui est déjà un vaste chantier où travaillent maçons, tailleurs de pierre, charpentiers, serruriers, couvreurs, menuisiers, sculpteurs, etc. comme le musicien qui écrit un opéra, entend les instruments divers de l’orchestre, les chœurs et les voix des chanteurs. »

Viollet-le-Duc, Entretiens, VII, 1863

Beaucoup de chantiers présentent la particularité d’être longs, difficiles et à terme coûteux. Ceci pour deux raisons principales : 1° Les artisans locaux maîtrisent difficilement la mise en œuvre de cette architecture « expérimentale ». 2° La présence insuffisante de Dulac accaparé par ses mandats politiques.

L’entrepreneur adjudicataire sous-traite souvent avec plusieurs artisans locaux, source de difficultés. L’emploi de grandes quantités de pierre taillée, parfois acheminées d’assez loin, retarde la mise en oeuvre. Surtout, les artisans sont déroutés par les procédés constructifs exigés, inhabituels pour eux.
Les plus scrupuleux réclament incessamment à Dulac des précisions et des dessins de détails, dont témoignent les lettres innombrables et les « minutes » de l’architecte ; les plus téméraires ou les plus incompétents se lancent « à l’aveuglette », occasionnant de nombreuses malfaçons qui compromettent la solidité du bâtiment et en retardent l’achèvement.
Faillites, déchéances d’entrepreneurs, litiges et procédures émaillent certains chantiers, provoquant parfois défaites ou tempêtes municipales (Blanzy, Cussy, Ecuisses, Lournand…)

Dulac est surtout mis en cause pour son manque d’assiduité sur le terrain. Cette absence s’explique par son activité politique, qui l’oblige à séjourner à Mâcon et à Paris, mais aussi par la multiplicité et la dispersion géographique des chantiers. Il faut aussi tenir compte de la difficulté des déplacements (voiture à cheval, train quand il existe). A cela s’ajoutent de sérieux problèmes de santé vers la fin des années 1890.
Dulac bénéficie pour ses chantiers du Mâconnais de l’assistance d’un architecte de confiance, Jean-Baptiste Boiret, « conducteur de travaux, ancien instituteur, ancien chef de division à la préfecture ». Ailleurs, il s’en remet à la vigilance des maires et des secrétaires de mairie, ce qui nourrit une abondante correspondance, aussi dévoreuse de temps.
Ses lettres ne trahissent que très rarement les mouvements d’humeur que pourraient lui causer les difficultés : d’un naturel calme, patient et opiniâtre, il multiplie les recommandations écrites aux entrepreneurs et veille aux versements réguliers d’acomptes aux ouvriers. Très souvent, on lui reproche de faire traîner la réception définitive au risque de retarder l’octroi des subventions, ce qui lui vaut cette remarque cinglante du maire de Lournand :
« Dans les temps où […] tous les Républicains sans distinction devraient faire leur possible pour s’entraider, […] il faudrait aussi faire la part de l’ouvrier et lui donner sans faire attendre l’argent qu’il a gagné au prix de sa sueur. » (1886).
Il ne se presse d’ailleurs pas davantage pour établir le décompte définitif, où figure pourtant le montant de ses honoraires.
Comme toute activité humaine, son œuvre n’est pas exempte d’erreurs, mais sa responsabilité directe est très exceptionnellement engagée, comme à Sommant où la garantie décennale oblige sa sœur et héritière à en faire les frais (construction de contreforts). Enfin, il formule lui-même sa déontologie au maire de Tramayes :
« Je n’ai pas l’habitude de tracasser personne, mais j’estime que […] je dois obliger l’entrepreneur à remplir les conditions écrites qu’il a librement consenties et l’empêcher de compromettre les intérêts de la commune. […] Il est de mon devoir d’honnête homme d’exiger que ces conditions soient suivies et complètement appliquées. » (1897)